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L'homophobie se dévoile dans l'entreprise (Louis Maurin dans Alternatives Economiques)
11,6 % des salariĂ©s homosexuels auraient Ă©tĂ©, au cours de leur carrière, Ă©cartĂ©s d’une promotion interne du fait de leur orientation sexuelle. Près de neuf salariĂ©s sur dix auraient Ă©tĂ© victimes d’une forme d’homophobie plus larvĂ©e, faite de rumeurs ou de blagues. Une Ă©tude rĂ©alisĂ©e par le cabinet RCF Management pour le compte de la Haute autoritĂ© de lutte contre les discriminations et pour l’égalitĂ© (Halde) auprès de 1 400 salariĂ©(e)s homosexuel(e)s fait la lumière sur l’homophobie dans l’entreprise (voir ” Pour en savoir plus “). Une pratique connue, mais dont on n’avait jamais mesurĂ© l’ampleur de façon aussi prĂ©cise.
L’homophobie a parfois des consĂ©quences directes sur la carrière. Ainsi, 4,5 % des salariĂ©s interrogĂ©s estiment avoir Ă©tĂ© licenciĂ©s du fait de leur homosexualitĂ©, 5,2 % n’auraient pas vu leur contrat renouvelĂ© et 7,5 % auraient Ă©tĂ© Ă©cartĂ©s d’une embauche pour la mĂŞme raison. De leur cĂ´tĂ©, 7 % des lesbiennes estiment que ” leur carrière s’en ressent “, selon une enquĂŞte spĂ©cifique Ă la lesbophobie, rĂ©alisĂ©e par questionnaire fin 2003 et dont les rĂ©sultats viennent d’être dĂ©voilĂ©s.
Discriminations multiples
L’homophobie la plus rĂ©pandue est cependant moins directe. Neuf salariĂ©s homosexuels sur dix se plaignent d’avoir Ă©tĂ© victimes d’homophobie larvĂ©e ou implicite au moins une fois dans leur parcours professionnel, et 39 % dans l’entreprise oĂą ils travaillent. Cette discrimination prend d’abord la forme de blagues ou de propos homophobes (87 %), d’insultes (35 %) ou de menaces d’outing (dĂ©voilement de l’homosexualitĂ©) dans 8 % des cas. Gestes, voix, coiffure ou tenue vestimentaire constituent les principaux objets de brimades. “L’essentiel de l’homophobie dont souffrent les gays et lesbiennes de l’enquĂŞte s’apparente Ă un mĂ©lange d’hĂ©tĂ©rocentrisme (*) pesant, de rejet de la diffĂ©rence, de formes d’ignorance et de prĂ©jugĂ©s sur l’homosexualitĂ©, ainsi que de blagues et d’injures qui sont banalisĂ©es dans la sociĂ©tĂ© française”, indique l’étude de la Halde.
Cette enquĂŞte complète des travaux rĂ©alisĂ©s prĂ©cĂ©demment. Selon une Ă©tude menĂ©e auprès de 2 000 salariĂ©s hĂ©tĂ©ros ou homosexuels en mars 2007, dans le cadre du projet ” Dans l’emploi, lutter pour l’égalitĂ© et contre les discriminations liĂ©es Ă l’identitĂ© de genre et Ă l’orientation sexuelle [1] ” (Deledios), 6 % des salariĂ©s reconnaissent avoir tenu des propos homophobes (10 % des hommes et 2 % des femmes). 41 % des salariĂ©s estiment qu’être homosexuel a une rĂ©percussion sur le recrutement et 34 % sur la promotion et l’évolution personnelle. Au total, 3 % des salariĂ©s indiquent avoir subi un comportement homophobe (blagues, moqueries, harcèlement, violences verbales ou physiques).
L’un des points forts de l’étude est de montrer comment l’homophobie se conjugue avec d’autres formes de discrimination. ” Les rĂ©pondants perçoivent des discriminations que tous les salariĂ©s connaissent : le faible niveau de diplĂ´me explique des difficultĂ©s dans l’accès Ă la formation continue ; l’âge et l’anciennetĂ© dans l’entreprise augmentent les occurrences de possibles discriminations et rĂ©duisent les opportunitĂ©s de carrière ; le sexe explique que les lesbiennes se sentent plus discriminĂ©es dans le domaine des salaires “, note l’étude de la Halde. L’enquĂŞte sur la lesbophobie fait particulièrement apparaĂ®tre ce phĂ©nomène : ” Les formes de discrimination se mĂ©langent pour les femmes. Il est parfois très difficile de prouver que l’origine est liĂ©e Ă l’orientation sexuelle “, commente StĂ©phanie Arc [2], de SOS-homophobie, qui a suivi cette enquĂŞte.
En retard sur la société
L’homophobie dans l’entreprise constitue l’un des volets d’un phĂ©nomène plus large touchant l’ensemble de la sociĂ©tĂ©. Selon l’enquĂŞte presse gay 2004 rĂ©alisĂ©e par l’Institut de veille sanitaire et l’Agence nationale de recherches sur le sida auprès de 6 000 lecteurs de la presse destinĂ©e aux homosexuels, 31 % des rĂ©pondants dĂ©clarent avoir Ă©tĂ© victimes d’actes homophobes au cours des douze derniers mois, 6 % de violences physiques et 8 % de brimades, critiques ou mises Ă l’écart en raison de leur orientation sexuelle. Cela ne signifie pas pour autant que l’homophobie est gĂ©nĂ©ralisĂ©e dans le monde du travail. ” LĂ oĂą il faut relativiser ces statistiques, c’est sur le fait que, sur un collectif de 30 ou 40 personnes au sein d’une entreprise, s’il y en a ne serait-ce qu’une seule qui pratique des actes homophobes, elle peut vous pourrir la vie “, explique Alain Piriou [3], porte-parole de l’Inter-LGBT (Interassociative lesbiennes, gay, bis et transexuels).
Les enquĂŞtes d’opinion font apparaĂ®tre une tolĂ©rance croissante dans la sociĂ©tĂ© française. Ainsi, selon l’enquĂŞte presse gay, les salariĂ©s homosexuels estiment que la proportion de leurs collègues de travail qui acceptent leur situation serait passĂ©e de 35 % Ă 63 % entre 1985 et 2004. ” L’étude de la Halde va contribuer Ă la sensibilisation. Les syndicats commencent Ă se mobiliser un peu, ainsi que les autoritĂ©s publiques. Mais ces signes sont loin d’arrĂŞter la souffrance au travail aujourd’hui “, assure Jacques LizĂ©, prĂ©sident de Sos homophobie, association de soutien aux personnes victimes d’homophobie, qui dresse un bilan chaque annĂ©e (voir ” Pour en savoir plus “). ” La situation est meilleure qu’il y a cinq ans, mais la sociĂ©tĂ© bouge beaucoup plus vite que le monde du travail, regrette pour sa part Catherine Tripon, porte-parole de l’Autre Cercle [4]. Dans les entreprises, les stĂ©rĂ©otypes fonctionnent encore Ă©normĂ©ment, notamment pour l’accès aux postes de direction. “
Se saisir vraiment du problème
La prise de conscience est une chose, l’action en est une autre. D’abord parce que distinguer ce qui relève de l’homophobie n’est pas facile. Toutes les brimades dont sont victimes les homosexuels ne sont pas toutes le signe d’une homophobie ; d’autres salariés les subissent aussi. En même temps, certaines agressions à caractère non homophobe constituent de l’homophobie déguisée.
Par ailleurs, un grand silence entoure toujours l’homosexualitĂ©. ” Nous sommes encore dans une Ă©poque oĂą nous prĂ©fĂ©rons cacher notre homosexualitĂ© au sein du travail pour conserver une bonne entente entre collègues. En rĂ©sulte une certaine indiffĂ©rence dans nos rapports avec les autres, nous sommes dans l’impossibilitĂ© de partager notre vie privĂ©e, contraints de mentir pour rester fidèles au personnage que nous jouons face aux autres, jour après jour “, indique un jeune homme de 23 ans interrogĂ© pour l’étude de la Halde. Certains homosexuels ne peuvent pas ĂŞtre victimes, tout simplement parce qu’ils cachent leur situation. ” Je suis professeur agrĂ©gĂ© en mĂ©canique dans un IUT. (…) La mĂ©canique et le gĂ©nie civil ne sont “pas faits pour les tantouzes” (j’entends ça au moins tous les jours !). Etre rĂ©putĂ© homosexuel dans cette ambiance serait suicidaire : celui qui le fait savoir peut faire sa valise le lendemain “, indique un homme de 39 ans dont le tĂ©moignage est retranscrit dans l’étude.
Plus du quart des homosexuels n’ont donc jamais Ă©voquĂ© leur homosexualitĂ© au travail, qui est le dernier lieu oĂą l’on en parle. Le phĂ©nomène semble ĂŞtre encore plus important pour les lesbiennes. ” Rendre visible son statut, en soi, cela signifie des difficultĂ©s, explique Jacques LizĂ©. A ceux qui rĂ©agissent, on leur dit qu’ils “n’assument pas” leur homosexualitĂ©. On ne tiendrait pas des propos similaires pour d’autres formes de discrimination. ” Faute de pouvoir se dĂ©voiler, certains salariĂ©s ne disposent pas de certains droits accordĂ©s aux couples pacsĂ©s, eux-mĂŞmes encore inĂ©gaux par rapport aux couples mariĂ©s (6).
” Il faut aussi très clairement que les entreprises, leur direction en particulier, se saisissent vraiment du problème. Qu’elles affirment clairement des règles. Que la politique d’écrĂ©mage en fonction de l’orientation sexuelle comme de la couleur de la peau ou du sexe cesse. Cela nuit aux intĂ©rĂŞts mĂŞmes de l’entreprise “, plaide Catherine Tripon. La Halde a recommandĂ© une politique en trois temps : formation et sensibilisation des salariĂ©s, mise en place de dispositifs d’alerte favorisant le dialogue et protection des salariĂ©s en renforçant le rĂ´le des mĂ©decins et des inspecteurs du travail. Elle indique, enfin, qu’une politique de sanction contre les actes et les injures homophobes doit ĂŞtre mise en place, au mĂŞme titre que les actes et les injures racistes ou sexistes. L’Inter-LGBT, pour sa part, ” demande aux pouvoirs publics et aux partenaires sociaux de se saisir du problème, pour que la lutte contre toutes les discriminations, dont celles liĂ©es Ă l’orientation sexuelle et Ă l’identitĂ© de genre, devienne une prioritĂ© du dialogue social “.
| L’homosexualité en France Selon l’enquête sur la sexualité en France réalisée en 2006 par l’Inserm et l’Ined, 0,5 % des femmes et 1,1 % des hommes de 10 à 69 ans se définissent comme homosexuels, soit, en extrapolant, au moins 440 000 personnes. 4 % des hommes et des femmes déclarent avoir eu une relation de ce type au cours de leur vie. Une proportion en hausse, ou du moins dont la déclaration aux enquêtes augmente. Chez les 35-39 ans, la part de personnes ayant déclaré avoir eu une relation homosexuelle au cours de leur vie est passée de 3 % à 5,4 % entre 1970 et 2006 chez les femmes, et de 4,5 % à 5,6 % chez les hommes. Une population - au moins pour ceux qui se déclarent - beaucoup plus diplômée que la moyenne. Dans l’enquête de la Halde, 4,4 % disposent d’un BEPC, contre 28 % chez les salariés, 57 % d’un bac + 2 ou plus, contre 14 % des salariés. Dans l’enquête sur la sexualité, 0,6 % des hommes sans diplôme se disent homosexuels, contre 1,9 % des titulaires d’un diplôme supérieur au bac. Mais l’acceptation de l’homosexualité est moindre dans les milieux populaires, ce qui peut conduire à une sous-déclaration. |
Pour en savoir plus :
Homophobie dans l’entreprise, par Christophe Falcoz (dir.), coll.
Etudes et recherches, éd. La Documentation française, 2008. Synthèse
disponible.
EnquĂŞte sur la
lesbophobie. Synthèse et Rapport sur l’homophobie 2008, de l’association SOS
homophobie, 8 euros et 10 euros. Voir www.sos-homophobie.org/.
Article extrait du magazine Alternatives Economiques n°270 - juin 2008.
[1] Coordonné par le Centre national d’information sur les droits des femmes et des familles. Voir le site www.infofemmes.com/
[2] Auteure de Les lesbiennes, coll. Idées reçues, éd. Cavalier Bleu, 2006.
[3] Le 6 mars 2008 sur le site Internet du Nouvel Observateur : http://tempsreel.nouvelobs.com
[4] Association de dirigeants et cadres d’entreprise ou d’administration qui défendent l’égalité en fonction de l’orientation sexuelle.